Archive | 16 avril 2013

La folle allure de Christian Bobin

Vous aimez la poésie ? Alors ce petit roman est pour vous. Il y a environ un an, mon amie Élise l’a mis entre mes mains. Le regard scrutateur que l’auteur porte sur les choses de la vie, sa passion du détail, la précision avec laquelle il transmet son analyse des sentiments me donnent l’envie de présenter « La folle allure ». A mon humble avis le meilleur de Bobin, en tous cas mon préféré. C’est un peu comme une grande nouvelle, tout à la fois légère et grave. Un style exquis, tout en poésie donc, avec une pointe d’élégance et de délicatesse. Lisez-le, et comme le dit si bien la petite fille de l’histoire : « on verra bien ! ».

Je ne trouve pas de résumé qui me convienne, et je trouve difficile d’en écrire un moi-même. Je peux juste dire : c’est rayonnant, c’est fluide, c’est touchant, ça s’envole et ça redescend. On lit et on ne s’arrête pas. « La folle allure » est l’histoire d’une petite fille qui vit dans un cirque. Elle contemple le monde de ses yeux d’enfant. Et comme vous le savez, les yeux d’enfant ça voit les choses telles qu’elles sont vraiment, la vérité vraie, à l’état brut. A la place du résumé, je vous livre deux petits extraits. Le premier, c’est tout simplement l’incipit. Celui qui m’a emmenée et que je reconnaîtrai, même dans dix ans :

Mon premier amour a les dents jaunes. Il entre dans mes yeux de deux ans et demi. Il se glisse par la prunelle de mes yeux jusqu’à mon cœur de petite fille où il fait son trou, son nid, sa tanière. Il y est encore à l’heure où je vous parle. Aucun n’a su prendre sa place. Aucun n’a su descendre aussi loin. J’ai entamé ma carrière d’amoureuse à deux ans avec le plus fier amant qui soit : les suivants ne seraient jamais à la hauteur, ne pourraient jamais l’être. Mon premier amour est un loup. Un vrai loup avec fourrure, odeur, dents jaune ivoire, yeux jaune mimosa. Des taches d’étoiles jaunes dans une montagne de pelage noir.

Un second extrait :
Ma mère est folle, je crois. Je souhaite à tous les enfants du monde d’avoir des mères folles, ce sont les meilleures mères, les mieux accordées aux cœurs fauves des enfants. Sa folie lui vient d’Italie, son premier pays. En Italie, ce qui est dedans, ils le mettent dehors. Leur linge à sécher et leur cœur à laver, ils mettent tout à la rue sur un fil entre deux fenêtres, et ils font l’inventaire plusieurs fois par jour, devant les voisins, dans un interminable opéra de cris et de rires. En apparence c’est gai – en apparence seulement. Les Italiens sont tristes, ils imitent trop la vie pour l’aimer réellement, ils sentent la mort et le théâtre : c’est mon père qui dit ça quand il veut mettre ma mère en rage. Le pays de mon père, j’ignore comment il s’appelle. Le pays de mon père c’est le silence. Mon père c’est tous les hommes quand ils rentrent le soir à la maison. Des taciturnes. Des sans-mot. Mon père est comme un loup : le feu qui coule dans ses veines remonte aux yeux, et rien pour les lèvres.

La quatrième de couverture
Il nous faut mener double vie dans nos vies, double sang dans nos cœurs, la joie avec la peine, le rire avec les ombres, deux chevaux dans le même attelage, chacun tirant de son côté, à folle allure. Ainsi allons-nous, cavaliers sur un chemin de neige, cherchant la bonne foulée, cherchant la pensée juste, et la beauté parfois nous brûle, comme une branche basse giflant notre visage, et la beauté parfois nous mord, comme un loup merveilleux sautant à notre gorge.